Un dîner à Locarno pour casser Netflix

Philippe Nantermod

Philippe Nantermod

Un dîner à Locarno pour casser Netflix

Le monde du cinéma est sur le point d’imposer son obligation d’investissement pour les plateformes en ligne. Une manière de faire payer ceux qui ont trouvé une solution au défi d’internet et, indirectement, un public qui n’a rien demandé.

Un dîner. Une soirée. Un festival. Des politiciens invités. Un puissant lobby qui réunit toute la crème des commissions des Chambres fédérales pour les convaincre de voter une loi, des dizaines de millions à la clé.

Si cette soirée au Festival de Locarno avait été le fait d’un assureur ou d’une pharma, Le Courrier en aurait fait sa une, scandalisé. Mais bon, c’est pour la culture. Une branche économique sympa, intouchable, qui hyperventile depuis des mois pour faire adopter la taxe Netflix la plus chère possible.

Grand écran versus grand réseau

Le grand écran et le grand réseau, c’est vingt ans de relations compliquées. D’abord, on a cru qu’internet ne servirait jamais qu’aux adolescents qui pratiquaient le téléchargement compulsif sur Napster et Kazaa. Puis sont arrivées les plateformes de streaming. De simples diffuseurs, elles sont devenues les plus grands producteurs de films, surclassant allègrement les grandes maisons historiques.

La partition est connue, répétée. Les Américains ont tout inventé, à peu près dans un garage (il y a vingt-cinq ans, Netflix envoyait des DVD par la poste…). Prime, Netflix, Disney +, Apple TV ou Sky: ils traversent tous l’Atlantique pour nous inonder de films et de séries. Pendant ce temps, l’Europe n’a su que légiférer, taxer, réglementer. A propos de l’ordre de sortie des films, sur les exclus des festivals ou les soutiens aux salles obscures. Pour finalement se rendre à l’évidence: notre cinéma est à la traîne. A tel point qu’il faut maintenant des lois pour forcer les plateformes américaines à accepter nos productions.

Fière comme un pou

Derrière l’étendard ridicule de sa propre exception, l’industrie culturelle est devenue bien triste, réduite à supplier le législateur à coups de dîners au bord du lac Majeur de bien vouloir jouer les arbitres face aux grands noms de l’entertainement. Fière comme un pou, elle proclame sans rougir que sa planche de salut ne réside pas dans la qualité de ses productions ou sa capacité à trouver son public, mais dans l’intervention de vos élus pour choisir à votre place ce qui est bon pour vous.

Sans doute que l’opération sera couronnée de succès. Les parlementaires donneront 4% des recettes des plateformes au cinéma suisse qui se gargarisera de ce succès. A l’inverse, il n’est pas certain que l’histoire du 7e art n’en retienne autre chose que la poursuite de la décadence inéluctable d’une culture autocentrée qui perd son public et son futur.

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