L'initiative de la jalousie

Philippe Nantermod

Philippe Nantermod

L'initiative de la jalousie

Article publié le 21 août 2013 dans l’Agefi.

« Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres, ils ne seront pas égaux, et s’ils sont égaux, c’est qu’ils ne sont pas libres »

Alexandre Soljenitsyne

Si le revenu de Brady Dougan ou de Daniel Vasella était divisé par dix, me porterais-je mieux ? La question n’est pas anodine. Elle nous sera posée le 24 novembre par l’initiative « 1:12 » qui veut limiter les salaires les plus élevés à douze fois les plus faibles au sein d’une même entreprise.
Disons-le d’emblée : d’un point de vue social, éradiquer les tranches de revenu les plus élevées n’a aucun sens. A supposer par impossible que son salaire soit réparti entre tous les employés du groupe, ne plus rémunérer Peter Brabeck aurait permis une augmentation annuelle du revenu des salariés de Nestlé d’une cinquantaine de francs. Des peanuts. A contrario, vu la progressivité de l’impôt, une telle redistribution impliquerait nécessairement des baisses de rentrées fiscales importantes, et donc de prestations publiques pour les plus faibles.
Ainsi, 1:12 ne permet pas de progrès social. Ce n’est pas une amélioration concrète du niveau de vie des plus faibles qui pousse les initiants, mais la volonté de tendre à une société égalitariste, où les différences entre les individus son aplanies à force de mesures étatiques.
Le 24 novembre 2013, nous devrons choisir entre une société où les citoyens sont égaux en droits et libres dans leurs actions, et une société où l’Etat impose une égalité de fait, au mépris des libertés de tout un chacun. A priori plaisant aux oreilles, le grand projet de redistribution des richesses creuse la tombe des libertés individuelles au profit du discours démagogique de quelques socialistes totalitaires.
L’article dix-sept de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948 dispose que toute personne a droit à la propriété et que nul ne peut en être arbitrairement privé. A l’instar de la liberté d’expression ou de la liberté d’association, cette garantie constitue une des facettes qui protègent l’individu contre les dérives potentiellement tyranniques des Etats. Il est parfaitement incohérent de s’émouvoir des atteintes à la liberté religieuse quand il s’agit de minarets pour mieux écorcher la garantie de la propriété par la suite.
Avec 1:12, l’Etat sera légitimé à s’immiscer dans la politique salariale des entreprises, sans visée objective de protection sociale. Non seulement la collectivité ponctionne par l’impôt une partie des richesses produites, mais elle interviendra désormais dans la gestion courante des sociétés. Et pourquoi dans celle des ménages ? Derrière les belles intentions d’égalité, l’initiative prépare le terrain pour une société dans laquelle la collectivité fixe les critères moraux d’utilisation du patrimoine privé et dicte à tout un chacun sa conduite bien au-delà des règles essentiels du vivre en commun.
Lorsque Jean-Claude Biver affirme que 1:12, c’est l’Union soviétique, il n’exagère pas. A moins d’être son employeur, le salaire de votre voisin ne vous regarde pas. Ce ne sont pas vos oignons, que vous soyez socialiste ou non. L’initiative Minder a introduit la possibilité pour les actionnaires de se prononcer sur le revenu des tops managers, une intervention de l’Etat contredirait les principes fondamentaux qui ont fait notre prospérité et le respect des individus. Chacun est libre d’user de son patrimoine comme il le souhaite et il n’est pas plus abusif pour une entreprise de consacrer son bénéfice au salaire de son patron que pour un individu de dépenser la moitié de son revenu pour ses vacances.
Les propos d’Alexandre Soljenitsyne nous rappellent ce choix de société central. La Suisse doit choisir entre les lendemains qui chantent du collectivisme et de l’Etat touche à tout, et la voie plus prosaïque et moins révolutionnaire de la protection des individus.
Le risque d’un succès de 1:12 ne doit pas être négligé. Pour arriver à leurs fins, les initiants s’appuient sur nos sentiments les plus bas, à commencer par l’envie, pêché capital s’il en est. En plus d’être le projet de l’égalitarisme contre la liberté, 1:12 est par excellence l’initiative de la jalousie.

Commentaires

  1. L’écume de la jalousie
    Jaillit aux bords des lèvres
    A l’homme pris de mauvaises fièvres
    Malade de haine et de convoitise.

  2. Voilà une belle interprétation qui ne tient évidemment pas la route.
    D’une part, je doute que les “working poors” en Suisse travaillent dans les sociétés dont on parle ici. Je ne crois pas que ce soit Nestlé, Crédit Suisse ou Novartis qui offrent les conditions salariales les plus mauvaises. C’est sans doute plutôt le cas dans la restauration, dans l’agriculture, la construction,, etc, là où vous aurez de la peine à trouver un patron au salaire à 7 chiffres.
    Pour le reste, relisez mon article. Je ne prétends pas combattre 1:12 parce que ses effets seraient anti sociaux. Je constate simplement que l’initiative n’a aucun sens concret d’un point de vue social. C’est au nom de la propriété privée que ce projet mérite d’être flingué.

  3. Il y a une question que je me pose à la suite de la lecture de cet article…
    Si comme tu le dis, on limite le salaire des patrons grassement payés… ça fait des rentrées fiscales en moins.. ok…
    Mais où va l’argent qu’il ne gagnent plus ??
    Tu supposes une répartition entre tous les salariés. Mais tu nous dit que c’est moins efficace qu’un subventionnement étatique des pauvres financés par des impôts sur les grandes fortunes.
    OK.. maintenant je sais qu’il y a au moins un PLR qui milite pour la que l’on taxe les grandes fortunes en redistribuant l’argent aux “working poor”.
    Des “working poor” qui ont un salaire trop bas car leur entreprise préfère payer les top manager avec plus que ce qu’ils ont besoin plutôt que de donner des salaires correctes à tous….. je comprends mieux la stratégie. C’est pour mieux exploiter le taux progressif des impôts.
    Bon… alors j’espère que le PLR fera tout pour supprimer les forfaits fiscaux et ne militera plus pour des baisses d’impôt. On fera ainsi un système de redistribution beaucoup plus efficace.
    Merci.


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